La très belle mezzo lettonne Elīna Garanča sera en récital le 15 novembre au Théâtre des Champs-Élysées. Une occasion de mieux connaître le vaste talent d’une jeune cantatrice au large répertoire, dont la carrière est en pleine évolution. Du bel canto pur à la Zarzuela en passant par Carmen, un programme éclectique et passionnant.
1) Vous allez bientôt faire un concert au Théâtre des Champs-Elysées avec un programme en partie dédié à la musique de chambre française du début du XXè siècle. Programme qui figure sur un disque qui vient de paraître chez Orfeo. Qu’est-ce qui vous plait dans ce répertoire ?
Même si les trois œuvres de ce disque sont des sonates pour violon et piano, elles sont toutes trois différentes. J’avoue avoir une tendresse toute particulière pour la Sonate de Poulenc. Lorsque je l’ai entendue pour la première fois, je suis vraiment tombée amoureuse de cette musique. C’est une belle pièce à étudier. J’en aime la richesse. On y trouve des éléments très modernes, d’autres qui rappellent la chanson et le second mouvement, qui évoque Garcia Lorca, m’a toujours frappé par son aspect méditatif qui s’achève par le Presto Tragico, comme l’histoire d’une vie qu’on enlève.
2) Comment avez-vous travaillé ce style français ?
Nous ne nous sommes pas assis avec Robert pour nous demander : Qu’est-ce que le style français ? Mais si nous jouons cette musique, nous essayons d’être inspirés par l’atmosphère qu’elle dégage. Ce n’est pas comme jouer du Chostakovitch, bien sûr ! Mais ce n’est pas quelque chose que l’on peut décrire, c’est plus quelque chose que l’on ressent au fond de soi. Il y a cependant un caractèret ondoyant, particulièrement dans Fauré, qu’il faut essayer de trouver.
3) Avez-vous écouté des enregistrements issus de l’école franco-belge de violon au XXème siècle : Arthur Grumiaux, Jacques Thibaud ou Ginette Neveu et qu’en pensez-vous ?
Oui, l’enregistrement de Grumiaux de la sonate de Fauré m’a beaucoup inspiré. Je connais les Chausson de Ginette Neveu. Il est bon d’écouter les anciens enregistrements, mais je préfère trouver ma propre lecture, créer mes propres idées et laisser parler ma propre voie. Ecouter d’autres versions peut parfois trop vous influencer.
4) Dans le programme que vous allez interpréter le 13 décembre se trouve également une œuvre de Prokofiev et vous avez enregistré les concertos de Khatchaturian et Chostakovitch. Quels sont vos liens avec le répertoire russe ?
J’ai entendu le concerto de Khatchaturian quand j’avais 12 ans, et il a immédiatement attiré mon attention, par son énergie et par son feu, qui est très impressionnant surtout quand on est jeune. J’ai appris à connaître davantage de répertoire russe par mes professeurs Ana Chumachenko et Sandor Vegh. Je suis allé plusieurs fois à Moscou. Je me sens proche de la musique de Chostakovitch, car ce n’est pas une musique qui vous laisse froid. Il y a quelque chose d’émotionnel et de sombre qui me plait. Je ne suis pas quelqu’un de cérébral, davantage quelqu’un qui ressent les choses. La musique est une manière d’apporter de l’émotion. Ce n’est pas qu’une question de technique, la musique doit toucher au cœur.
5) Que pensez-vous de l’idée d’interpréter du répertoire baroque ou classique sur instruments anciens ?
Je ne joue pas sur instruments d’époque. C’est une technique complètement différente, et je préfère la laisser cette approche aux spécialistes, leur résultats sont fantastiques.
6) Pour revenir au répertoire de chambre, qu’attendez-vous de vos partenaires pianistes ?
La musique de chambre est quelque chose de très personnel. Vous ne pouvez pas en faire avec n’importe qui. Vous devez choisir quelqu’un avec qui vous pourrez respirer et pour moi il s’agit moins d’avoir un dialogue que d’avoir les mêmes émotions.
7) Comment s’est fait votre rencontre avec Robert Kulek ?
Nous nous sommes rencontrés à Munich, et je crois que nous avions interprété la sonate de Grieg. Cela fait maintenant six ans que nous jouons ensemble. Avec lui, je n’ai pas à discuter de l’œuvre, nous avons souvent les mêmes idées et nous nous amusons beaucoup ! Robert est quelqu’un d’extrêmement amusant. Quand je suis stressée par exemple pendant une répétition, il arrive toujours à me faire rire et à me mettre de bonne humeur !
8) Vous avez commencé le violon très tôt. Pour vous, cet instrument s’est imposé d’emblée ?
C’est à l’origine une décision de ma mère. Quand j’avais trois ans, ma mère, qui est japonaise, a rencontré un professeur de violon. J’étais une enfant hyperactive, qui courait dans les sens, et elle a pensé que ce serait bon pour moi d’avoir quelque chose pour m’occuper. J’ai immédiatement aimé le violon, mais je le voyais plus au début comme un jouet. Je n’ai jamais eu l’idée de devenir soliste. Les choses se sont développées ensuite, naturellement.
9) Comment avez-vous choisi votre violon et quelles sont ses qualités ?
A vrai dire, j’ai deux violons. L’un, un Stradivarius, prêté par la Nippon Music Foundation from Japan, que j’utiliserai durant le concert du 13 décembre, et un Guarneri. Ils ont tous les deux des personnalités très distinctes. Le Stradivarius a un son très lumineux, très puissant, il est idéal pour le répertoire classique. Le Guarneri a un caractère plus sauvage, quelque chose de sombre et viscérale, qui lui donne un timbre unique.
10) Quels sont vos projets de concerts après le 13 décembre ?
Je reviens à Paris en juin pour jouer Offertorium de Sofia Goubaidoulina avec l’orchestre de l’Opéra de Paris sous la direction de Christoph von Dohnanyi. Et j’ai également des tournées en Asie avec le Gewandhaus de Leipzig sous la direction de Riccardo Chailly où je jouerai le Concerto de Brahms, du Mozart avec le Philharmonia Orchestra et Lorin Maazel, le Concerto de Beethoven avec Sir Colin Davis et le London Symphony Orchestra. Je ferai également une tournée aux Etats-Unis et au Canada avec Robert Kulek, où on jouera ensemble des sonates de Schnittke et Beethoven.